Bourdigueros

Nous sommes entre Torreilles et Sainte-Marie dans les Pyrénées-Orientales. Nous sommes dans les années soixante-dix, et sans être vraiment des hippies nous cultivons un esprit libre, un peu libertaire aussi. C’est l’époque moustache, pull rayé, tabac Amsterdamer, 4L et pattes d’éléph. Nous sommes les Bourdigueros. Notre espace de liberté c’est le Bourdigou. Un site sur la plage, « sans route à traverser » aurait rajouté Merlin notre ennemi juré. Ennemi parmi tant d’autres, j’allais oublier tous ceux qui veulent faire du littoral une réserve touristique. Le massacre a d’ailleurs déjà commencé. Les immeubles poussent partout à la vitesse de champignons hallucinogènes, on creuse des ports et on trace des autoroutes pour les grands fauves du bitume, partout on ignore la nature, et nul ne veut comprendre que l’homme ne peut rien faire que la nature ne puisse détruire. Je dis ça, je dis rien. Et ici, dans notre Bourdigou, on se sent menacé. Pourtant ce coin sauvage est un Petit paradis. Les anciens pêcheurs avaient commencé à y implanter des cabanes de roseaux et de sanils, et nous, les familles des villes, avons poursuivi l’aventure. On y passe des vacances au grand air, des week-ends entre potes à partager le calumet qui rend joyeux et à regarder les gosses courir sur la plage. C’est sûr qu’on fait des jaloux. Et l’ombre des bulldozers et des casques de CRS plane de plus en plus sur notre paradis. Comment il n’a pas d’existence légale ? Et alors ? Comment on veut nous taxer d’insalubrité ? C’est vrai il n’y a ni eau courante ni sanitaires, ni commodités. Et alors ? On dit, ici et là, que le Bourdigou nuit à la beauté du littoral. Et les cages à lapins qui envahissent les plages, ne sont-elles pas elles aussi des attentats à la beauté sauvage ? Mais je m’énerve pour rien, nous sommes trop peu nombreux et trop stigmatisés pour lutter. L’histoire retiendra que les derniers cabanons du Bourdigou ont été rasés par la force publique en juin 1979. Personne, ou si peu de gens, n’a entendu notre revendication première : non à l’aménagement et à la logique du profit qui bétonne le littoral faisant fi de ses caractères traditionnels et humains. Le Bourdigou est mort et a emporté avec lui nos souvenirs d’enfance et d’innocence, nos airs de guitares, notre utopie d’un monde différent.

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